La nature est ce qui dépasse toutes les structures et les projets. Elle s’étend au-delà des remparts de la ville; au-delà des barrières qui nous séparent de l’inconscient. La nature est ce qui ne peut être déterminé, car elle naît d’elle-même et se détermine elle-même. La nature est la zone du dehors.

Tourner un documentaire sur la nature des volcans, ou un long-métrage de fiction sur la complexité de la nature humaine, demande à construire un langage cinématographique, qui non seulement donne accès à ces réalités, mais contribue – comme d’autres langages – à la construction de ces réalités elles-mêmes: en les rendant tangibles, visibles d’une manière spécifique, en leur donnant une certaine forme. La question, pour nous, est de savoir comment les IA s’insèrent dans cette construction. Que veut dire recourir aux IA pour articuler notre accès à la nature?

Parler, le 5 mai 2026, dans le contexte d’une symposium sur le cinéma et l’IA à l’écal m’a donné l’occasion de réfléchir à cette question sous un nouvel angle et d’identifier plusieurs axes de tension.

Vertov vs Eisenstein

“L’humain à la caméra” vs “Alexandre Nevski”. Tous deux tournés aux origines de l’histoire du cinéma, dans le même pays. Mais utilisant très différemment ce nouvel outil d’expression. Vertov intègre la caméra comme protagoniste à part entière de son film. Il questionne l’hybridation de la perception humaine avec l’outil. Au contraire, Eisenstein s’efforce de nous faire oublier la caméra pour nous plonger dans une expérience épique. L’émergence de l’IA générative nous pose devant le même choix, dans la même tension.

Pensée totalisante vs Pensée itinérante

J’ai précédemment évoqué la différence entre la “pensée totalisante” des IA, et la “pensée itinérante” des humains.

Les larges modèles des IA, en absorbant tous les textes/images/sons du monde, totalisent la connaissance. Ils visent une couverture maximale des données enregistrées. C’est un mode d’existence – un mode de “pensée” – qui n’est pas viable par un être humain, et qui ne fait pas sens, puisqu’il est dépourvu de direction et de cheminement. Le large modèle est figé. Dépourvu de temps. Comme une “syllabe cosmique” om (ॐ) dépouillée de temps, qui se fige dans le silence.

Ce qui est viable et pertinent pour un être humain, comme moi, c’est de construire une pensée conditionnée par la trajectoire physique de mon corps. C’est la parole dans la durée. C’est aussi de me laisser construire par l’arbitraire de mes rencontres avec des personnes, des films, des œuvres; me laisser porter par les émotions suscitées par les situations dans lesquelles le monde apparaît à ma conscience. En tant qu’humain, je ne suis pas un champ de connaissances qui se déploierait dans tous les sens, je suis un itinéraire de réflexions et de rencontres successives.

Batman vs Pasolini

Le but d’un film se résume-t-il au produit artistique en lui-même ? Ou est-ce l’ensemble des interactions humaines nécessaires pour conduire votre projet à bien?

Dans le “modèle Batman“, on peut s’enfermer tout seul dans sa cave, brancher ses ordinateurs super-puissants, et faire tourner l’IA générative, pour fabriquer un film, selon votre sens de la justice, et vos normes esthétiques précises. Dans le “modèle Pasolini“, par contre, ce qui vous anime est la rencontre des gens, la découverte de visages singuliers, le travail avec les acteurs, souvent amateurs, que vous allez réunir à l’écran, avec votre équipe de production.

Il y a là, en somme, une tension entre le produit du projet, et les échanges sociaux autour de sa production. Des échanges qui peuvent être la raison d’être d’un film et auxquels renonce celui qui travaille exclusivement avec l’IA générative.

Batman vs Pasolini

Modèle en boucle fermée vs Modèle émergent

Aujourd’hui, le slop des IA génératives — images, vidéos, musiques, textes — envahit l’Internet. Si les IA s’entraînent là-dessus – autrement dit sur leurs propres créations – cela conduira sans doute à une dégénérescence congénitale : la Habsburg AI ou, pour le dire plus scientifiquement, l’effondrement du modèle.

Dès lors, si notre système symbolique est envahi par des contenus générés par l’IA, et qu’en plus, ces contenus dégénèrent, l’IA ne donnera accès à plus rien. Nous baignerons dans un système symbolique sans rapport avec la nature, sans rapport avec l’extérieur. Il n’y aura plus que ce système, qui se reproduira lui-même, qui s’observera lui-même. Nous serons en situation de psychose collective.

Nous sommes aujourd’hui sur un point de bifurcation.

Soit nous nourrissons la boucle de rétroaction positive, la boucle fermée, qui mènera à l’effondrement du modèle. C’est ce qui adviendra inévitablement si nous n’utilisons plus que des IA pour créer nos films, nos textes, nos images.

Si nous trouvons, au contraire, un moyen de revitaliser le modèle, nous donnerons une chance à notre système symbolique d’évoluer. Pour ça, nous avons besoin de chercher à l’extérieur du modèle : En menant des recherches, des observations, en nous confrontant à la nature. En faisant de nouvelles expériences, en dehors du modèle. En réinventant notre langage sur la base de ces expériences. En trouvant de nouvelles expressions. En échangeant les uns avec les autres au sujet de nos expériences – directement, en dehors de l’ontologie limitée du modèle. Si nous veillons à tout cela, nous avons de bonnes chances que ça se passe bien, et que même les IA nous deviendront plus utiles.

PS

Un très grand merci à Benoît Rossel pour l’organisation de ce symposium. Et à tou·te·s les autres invité·e·s (Andrea Gatopoulos, Nicolas Saada, Eva Thelisson, Shiny Vallenas, Philippe Lasry, Roberto Beragnoli, Gilles Gaillard, Alice Leroy, Morgane Baffier) de leurs présentations intelligentes, drôles, et inspirées, et de nos superbes échanges!