Sans vouloir jouer le gâche-fête dans la liesse autour de “l’abandon de la projection de Mercator” à l’Assemblée générale de l’ONU du 5 septembre 2026, je dois dire, en tant que géographe et cartographe, que l’évènement me laisse perplexe.

Non pas que je tiendrais à la mappemonde de Mercator — en effet plus utile à la navigation qu’à l’enseignement de la géographie politique —, mais à cause de l’impression que les délégué·e·s de l’ONU (et les journalistes de médias aussi sérieux que l’AFP, le Monde, la RTS ou Al Jazeera) découvrent une discussion publique qui remonte au moins à 1973. Quand le journaliste allemand Arno Peters accusait la projection de Mercator de biais eurocentriste, et d’injustice géographique envers les pays du Sud… pour présenter sa propre projection… qu’il volait en fait à l’Écossais Jamaes Gall. Oui, le redresseur des torts Arno Peters s’attribue alors l’invention. Il dépose un brevet et affirme avoir résolu le problème cartographique du siècle grâce à sa formule mathématique “originale”, ignorant sciemment les travaux de Gall publiés en 1885. Malgré ça, on continue à appeler cette projection “Gall-Peters”.

La projection de Gall conserve, en effet, les aires des pays, raison pour laquelle les cartographes l’appellent équivalente (en différence à la projection de Mercator qui conserve les angles et qu’on dit conforme). Mais elle y parvient en étirant les territoires de manière grotesque, exacerbant les distances nord-sud autour de l’équateur, au point de les tripler artificiellement par rapport aux distances est-ouest. Autrement dit, on dirait que marcher 1km le long d’un méridien prend trois fois plus de temps que de marcher la même distance le long d’un parallèle. Dans le Nord américain et en Sibérie, la projection de Gall produit l’effet inverse, en allongeant les distances est-ouest. L’Antarctique, quant à elle, enjeu majeur du siècle à venir, se retrouve étirée comme un chewing-gum illisible.
En 1906, pourtant, le cartographe allemand Max Eckert proposait déjà un meilleur compromis en resserrant la projection équivalente sur les pôles.

En 1963, enfin, le cartographe Arthur H. Robinson propose une carte moins strictement équivalente, mais plus familière. Elle est aussi plus free-style, dans la mesure où aucune formule mathématique exacte ne la décrit, contrairement aux précédentes. Robinson l’a définie par une série de coordonnées cartésiennes pour un grand nombre de points, et par interpolation pour les autres, raison pour laquelle on la désigne comme “pseudo-cylindrique”.

Avançons jusqu’en 2017. Les écoles publiques de Boston décident d’adopter la carte de “Gall-Peters” dans l’enseignement, exaspérant les cartographes en raison de l’extrême étirement que j’explique plus haut. Pour offrir une alternative équivalente plus harmonieuse, les cartographes Bojan Šavrič, Tom Patterson et Bernhard Jenny proposent, en 2018, une nouvelle projection équivalente, qu’ils surnomment, en toute humilité, Equal Earth. Elle a le mérite de donner une rigueur mathématique à la projection de Robinson. Les auteurs l’ont en outre publiée libre de droits. Étant affiliés, pour l’un, à l’entreprise de géomatique dominante Esri (véritable Microsoft des SIG) et, pour les autres, à des institutions de pays coloniaux anglophones (USA, Australie), leur travail trouve un écho médiatique puissant. Pourtant, cette carte ne résout aucun des problèmes majeurs des mappemondes équivalentes précédentes. Quels sont-ils?

Les impensés de la Terre Égale
L’héritage colonial britannique
La version standard de la projection Equal Earth, célébrée par les médias occidentaux et africains, reste centrée sur le Méridien de Greenwich, donc entièrement tributaire du passé colonial britannique. Incidemment, cette orientation place aussi le Togo — pays porteur de la résolution cartographique de l’ONU du 5 septembre 2026 — au centre de la mappemonde. Les atlas de l’éducation nationale chinoise, pour prendre un exemple au hasard, préfèrent centrer le monde sur l’Eurasie.

Pour rester juste, cependant, notons que le méridien central de la projection Equal Earth est un paramètre modifiable, de manière documentée par ses auteurs.
Le déchirement du Pacifique
La projection Equal Earth déchire le Pacifique, exacerbant les divisions Occident-Orient, et focalisant, comme la carte de Mercator, l’attention sur la géographie atlantique, autrement dit sur les chemins maritimes dominants des anciennes colonies européennes. Elle ne permet pas, contrairement, par exemple, à la mappemonde Airocean (aka Dymaxion aka Buckminster-Fuller) d’envisager les terres émergées comme un archipel et la continuité de l’histoire humaine depuis ses origines africaines.

La cardinalité d’une eschatologie millénariste
La projection Equal Earth reste profondément ancrée dans une logique cardinale Nord-Sud / Est-Ouest qui pollue, à ce jour, la pensée géographique.
Celle du Nord-Sud renvoie aux climata antiques (Eudoxe, Hipparque, Aristote, Polybe, Ptolémée…), catégories astronomiques et climatologiques pertinentes pour l’étude de phénomènes atmosphériques et biologiques, mais qui a rapidement basculé dans une théorie civilisationnelle. Cela dès le 16ᵉ, notamment avec Les Six livres de la République de Jean Bodin. Au 18ᵉ siècle, Montesquieu affirme, dans L’Esprit des lois, que la chaleur rend le corps et l’esprit passifs, ce qui expliquerait la présence de la tyrannie et du “despotisme” en Asie et en Afrique, tandis que le froid stimulerait l’activité, la liberté politique et le progrès technologique en Europe. Des théoriciens comme Arthur de Gobineau (Essai sur l’inégalité des races humaines) et d’autres anthropologues du 19ᵉ siècle prétendent que le climat tropical provoquait la dégradation physique et mentale des individus… Tout cela reste inconsciemment, subrepticement, présent dans les mappemondes orientées Nord. La projection de Mercator possède l’excuse de l’utilité du nord magnétique et astronomique pour la navigation. Mais quelle est l’excuse des équivalentes (Gall-Paters, Eckert, Robinson…) censées porter une réflexion purement politique et sociétale? La projection Equal Earth étire verticalement l’Afrique au point de suggérer que la distance (de fait quasi-identique) entre le nord de la Lybie et la pointe l’Afrique du Sud serait le double de celle entre l’ouest de la Gambie et l’est de la Somalie. Fait-elle autre chose qu’exacerber l’idée d’une insurmontable différence des climata?

D’un point de vue terre à terre, la logique Est-Ouest renvoie simplement au mouvement du soleil dans le ciel. Mais, en cartographie, elle encode aussi un millénarisme eschatologique chrétien, qui mène l’humanité du Paradis (que l’on croyait très sérieusement situé à l’extrême Orient) jusqu’au Gibraltar, et plus tard aux Amériques. On est dans le modèle Terrarum Orbis élaboré dès le septième siècle par Isidore de Séville. Dans un autre registre, on retrouve aussi le trope de la lutte ontologique entre Orient et Occident, avec ses “périls jaunes“, ses mysticismes du néant, et autres casseroles de la pensée européenne.

Tout cet héritage reste présent dans le projection “Equal Earth“. Est-ce vraiment ça que l’on veut proposer comme libération de la “méchante vision” de Mercator? Sachant que des projections comme Airocean, ou la Projection quincunciale de Charles Sanders Peirce, de 1877, montrent non seulement les continents plus justement proportionnés, mais se débarrassent des cardinalités inutiles dans une géographie politique et sociétale. L’axe Nord-Sud y devient un point de rotation. L’Est et l’Ouest se rejoignent pour former un cercle.

L’ONU utilise d’ailleurs précisément ce type de mappemonde dans son sigle depuis 1946. L’Assemblée du 5 septembre l’a-t-elle regardé?

Qui a la plus grosse?
Enfin, et c’est là sans doute le point le plus gênant, le plus inquiétant: personne ne semble se soucier de l’extrême ridicule de mesurer l’importance d’un pays à sa superficie. D’en faire la variable spectaculaire par laquelle les médias et le débat public interprètent la carte. On croirait que l’ONU entière s’est laissée aller au délire de la plus grosse de Donald Trump. Même les journalistes autrement sérieux soulèvent, réjouis, divertis, que les USA apparaissent maintenant plus petits sur la mappemonde “Equal Earth” adoptée par l’Assemblée générale. On saisit que l’occupant de la Maison-Blanche s’en fâche, mais faut-il s’abaisser à son niveau? L’Algérie vaut-elle mieux que le Nigeria parce qu’elle possède deux millions de kilomètres carrés du Sahara? L’influence globale de la Mongolie écrase-t-elle celle du Japon? Ce genre de questions est-il pertinent? Dans un monde aux aspirations démocratiques, en tout cas, un cartogramme anamorphique proportionnel à la population semblerait nettement plus adéquat.

Et même cette variable démographique ne dit rien des liens entre personnes ni de leur bonheur, ni de leur espoirs. Parce que plus fondamental, encore, que toutes les métriques comparatives, serait de s’émanciper, un jour, de nos obsessions de la grandeur.


