J’aime, dans les cartes, l’illusion de continuité qu’elles procurent. Cette idée de distance à vol d’oiseau qui nous fait oublier que nous sommes des animaux sans ailes ; lestés au sol, voués à tracer nos vies en suivant les aspérités du terrain. Les courbes de niveau ne laissent deviner qu’une infime partie des obstacles. La carte cache l’inaccessible en pleine vue. Les lieux que tu es trop jeune ou trop vieux pour fréquenter, les quartiers qui te font peur, les pays qui ne veulent pas de toi, le jardin qui n’appartient plus aux tiens, le parc qui t’évoque trop de regrets.
À l’opposé, la carte ne montre rien d’une myriade de liens qui défient la topographie. Elle passe sous silence la voix qui te parle à l’oreille à travers le téléphone, quand tu discutes avec quelqu’un à l’autre bout du monde. Elle ne dit rien des transactions bancaires intercontinentales. Elle fait paraître éloignées les villes où tes proches tremblent sous les bombardements et où tes pensées inquiètes errent sans cesse. Proches sur la carte, les villas de famille à la périphérie de ma ville me semblent à des années-lumière, alors que des rues d’ici prolongent celles de la Prague lointaine de mon enfance, à la guise d’une certaine lumière de lampadaires, d’une certaine odeur de pluie qui vient de tomber sur l’asphalte chaud.
Il faudrait, non pas une sphère, mais une géométrie de complexité extraordinaire pour rendre compte de toutes les distances et proximités dont notre monde est fait. Une éponge de Menger, peut-être, une bouteille de Klein, une surface de Boy, une texture de Voronoï, une variété de Calabi-Yau, une toile cosmique tissée de milliards de nœuds, de filaments et de vides. Ou encore un champ de forces visibles et invisibles qui nous tiraillaient, nous résistent et infléchissent nos trajectoires.
